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Mère Courage
C’est l’histoire d’une femme, Anna Fierling, dite Mère Courage, qui tire sa carriole sur les routes de l’Europe de l’est, pendant la guerre de Trente ans (XVIIème siècle). Au début de la pièce, elle est accompagnée de ses trois enfants : deux garçons et une fille qui lui seront progressivement ôtés, la guerre décimant cette famille...
C’est l’histoire d’un auteur dramatique allemand qui écrit, en 1938, alors qu’il sent irrésistiblement monter l’angoisse du nazisme, une pièce pour rappeler quelles sont les horreurs de la guerre et la déshumanisation qu’elle engendre.
Auteur marxiste, Brecht nous donne à observer la confrontation entre les gens de milieu populaire et la guerre. La grande faucheuse n’est pas épique ni héroïque dans cette pièce et l’ironie du titre est représentative du ton de l’ensemble : cette guerre de Trente ans, ainsi que toutes les autres n’est pour personne une occasion de se distinguer par sa bravoure ou son courage. La guerre est un moyen de commercer et de s’enrichir, de piller les fermes des paysans (ce qui est interdit en temps de paix !), de détrousser les cadavres de leurs boucles de ceintures ou de leurs pantalons, de boire aussi, de l’alcool fort, pour oublier...
Le propos de Brecht est plein d’une cuisante actualité car pour lui, la guerre est le symbole du capitalisme pour lequel le profit l’emporte sur l’humain et Mère Courage est assimilée à une sorte de figure mécanique. Elle pousse une charette qui est elle-même le lieu de tous les trafics et de toutes les transactions. D’entrée de jeu, on comprend que pour les militaires recruteurs, qui tentent de faire des émules, la guerre est le temps de l’ordre et du travail productif tandis que la paix est celui du désordre et du désoeuvrement (du travailler moins pour gagner moins donc...)
Pour Brecht, le spectateur ne doit jamais oublier qu’il est au théâtre car c’est le propre de l’esprit bourgeois que de se repaître de songe : le militant, quant à lui, ne doit pas s’endormir dans les vapeurs de la narration généralement bienfaisante, divertissante, lénifiante... Voilà pourquoi la pièce n’est pas organisée en scènes mais en tableaux clairement détachés les uns des autres, voilà pourquoi aussi le ton de la pièce n’est pas unifié : la gouaille de la Mère Courage nous fait passer du comique au tragique, les relations entre les personnages ont à peine le temps de s’instaurer qu’elles se défont pour briser le pathétique et l’identification ; la figure de Catherine, la fille muette, remarquablement interprétée par Florence Vautrelle, est bien la seule à maintenir le fil (silencieux) de l’humanité d’un bout à l’autre de la pièce.
C’est enfin l’histoire d’une équipe de comédiens amateurs châlonnais unis par l’amitié et autour d’un metteur en scène, Dominique Dubuy, équipe qui réalise l’exploit de tenir sur scène sans entracte pendant près de 2h30.
Quel formidable travail !
La mise en scène exploite admirablement les ressorts de la distanciation brechtienne grâce notamment à un décor réduit à cette roulotte qui sert à la fois de bar, de bazar, de commerce, de foyer et de rideau théâtral.
Il faut également souligner l’insertion au coeur des tableaux des parties chantées (qui appartiennent au texte intégral, Brecht ayant eu pour volonté de rendre leurs lettres de "noblesse", à toutes les formes de spectacle populaire). Michel Génestin qui collabore avec l’équipe depuis plusieurs années a souhaité lui-même réécrire la musique de ces intermèdes et le son de l’accordéon qui accompagne le spectacle grâce à Grégory, se marie remarquablement à l’ensemble.
Dernière trouvaille à saluer : les comédiennes se relaient pour interpréter le rôle de Mère Courage. Elle se passent une sorte de relais de fraternité tout au long du spectacle et parviennent par là même à en ajouter à cette pièce qui en manque tant, nous rappelant au passage que nous sommes tous concernés par l’indignité et l’horreur de la guerre.
Le spectacle est achevé pour la saison de mai, il reviendra en octobre : ne le manquez sous aucun prétexte ! Pour ma part, je ne saurai que conseiller aux acteurs de partir en tournée cet été et de prendre quelques jours de détente théâtrale dans d’autres villes ici ou plus loin : leur prestation mérite un vaste public !
MPB

